jeudi 10 mars 2011

Interview de Tiger Woods

Shane O’Donoghue: Bienvenue à Living Golf, Tiger. C'est un plaisir de vous retrouver à Dubai. Vous devez être content de revenir. Où en êtes-vous aujourd'hui, comment se porte votre jeu ?
Tiger Woods: Je suis toujours en train de me régler, j'apprends à me perfectionner.
SD: Vous travaillez avec Sean Foley, un coach réputé. Pouvez-vous nous parler de votre collaboration ?
TW: J'apprends à travailler avec une philosophie assez différente de celle de Hank. Cela prend du temps. C'est quelqu'un de très énergique, très cultivé. C'est amusant de le cuisiner sur des sujets très différents.
SD: Qui dirige qui ?
TW: Il n'a pas besoin de me diriger. Je connais le niveau que je peux atteindre. On essaie de d'y parvenir ensemble.
SD: Travaillez-vous ensemble à temps plein, ou uniquement sur la préparation de tournois ? 
TW: C'est très variable, car il voyage beaucoup. Il coache d'autres golfeurs. On essaie de se retrouver quand c'est possible. Mais nous n'avons pas besoin de passer beaucoup de temps ensemble, car nous travaillons sur les mêmes choses, et j'ai le sentiment de progresser.
SD: Comment vivez-vous votre comeback ? Vous avez un calendrier chargé cette année...
TW: J'étais très impatient de revenir à ce niveau. Je retrouve un rythme, entre les tournois, la préparation... C'est une année qui promet d'être passionnante. 
SD: Vous vous concentrez sur les tournois majeurs. Avec 14 titres, éprouvez-vous encore de l'envie ? Cherchez-vous à égaler le record de 18 titres de Jack Nicklaus, ou aller au-delà ?
TW: Je ne cherche pas à l'égaler. Arriver à ce stade, le dépasser, cela prend du temps ! Il lui a fallu plus de 20 ans pour en arriver là. J'ai du temps. J'ai encore besoin de m'améliorer, d'être plus efficace, pour m'offrir de nouvelles opportunités.
SD: Sur quelle partie de votre jeu travaillez-vous en ce moment ?
TW: Nous travaillons sur le takeaway, la position du bras, du corps, le swing, les positions intermédiaires, les pieds, plein de choses.
SD: Votre jeu d'approche a toujours été excellent. Où en est-il aujourd'hui ?
TW: J'ai changé ma façon de jouer les approches, car je ne veux pas avoir deux swings différents. Mon jeu d'approche s'adapte à mon swing, tout comme mon putt.
SD: Le putt est aussi un secteur où vous avez été brillant. Aujourd'hui, c'est peut-être un compartiment du jeu dans lequel vous êtes moins convaincant, que vous cherchez à améliorer ?TW: J'ai pas mal progressé récemment. Je ne suis pas très inquiet au sujet de mon putt. J'ai le sentiment d'être bien réglé, d'avoir de bonnes trajectoires, contrairement à l'an dernier. J'avais des soucis de vitesse, de trajectoire, mais lors de mon dernier tournoi il y a deux semaines, ça s'est très bien passé.
SD: Peter Thompson, quintuple vainqueur de l'Open, vous considère comme le meilleur putter de tous les temps à 6 mètres. C'est un coup que vous savourez dans les moments décisifs, quand la pression est maximale. Et vous vous en sortez toujours ! Est-ce que vous pouvez toujours compter sur ce coup dans les moments cruciaux ?
TW: Je n'ai pas toujours eu de la réussite au putt, mais ce qui compte, c'est de toujours prendre du plaisir à jouer quelle que soit la position, surtout sur les deux derniers trous où le putt est crucial. C'est par plaisir qu'on joue, qu'on se bat, qu'on s'entraîne autant, pour se retrouver dans ces situations. J'ai réussi quelques beaux retours dans ma carrière.
SD: C'est évident. Parlons de ces joueurs qui ont démarré à l'ère Tiger Woods, ceux pour qui vous avez été une inspiration, et qui font aujourd'hui partie de l'élite... Rory McIlroy, Ryo Ishikawa, Rickie Fowler, le Coréen Noh Seung Yul. Que pensez-vous de cette jeune génération de joueurs ?
TW: Je dirais que cette génération frappe plus loin que moi, et que les générations précédentes. Des joueurs comme Jim Furyk ou Justin Leonard, qui sont moins puissants, ont affiné leur jeu. Les jeunes jouent plus long. Certains d'entre eux ont du contrôle, mais la plupart se contentent de frapper. Le jeu a changé. Il y a moins de maitrise de la balle qu'avant. On façonne moins ses coups, on travaille plus sur les changements de trajectoire. Ryo frappe la balle assez haut, mais il alterne des coups différents. Certains joueurs varient leurs coups, d'autres pas. Il sera intéressant de voir comment leur jeu va maturer.
SD: Vous avez affronté la plupart d'entre eux ?
TW: Le seul que je n'ai pas affronté est Kaymer, mais on devrait se retrouver dans deux jours.
SD: Quel est votre sentiment sur le classement mondial actuel ? Kaymer est actuellement n°2, et pourrait devenir n°1. Lee est pour l'instant en tête du classement. Ils ont un peu repris votre leadership. Au regard de votre esprit de compétition, je suis persuadé que c'est temporaire, mais que vous inspire ce classement et le fait d'avoir perdu la première place ?
TW: Je l'ai perdue par manque de victoires, c'est aussi simple que cela. Il faut de la constance dans la victoire, et c'est ce que Lee a su montrer. Devant lui, il y avait Vijay, et Duvall. Voilà comment Lee a atteint le sommet. On devient numéro un en finissant régulièrement dans les premiers, mais il faut aussi des victoires, ce qui m'a manqué. 
SD: Avez-vous pour objectif de redevenir numéro un cette année ?

TW: Mon objectif est surtout de remporter des Majeurs. Le fait de remporter des tournois Majeurs est le meilleur moyen de retrouver cette place.
SD: Le Masters approche. Vous avez effectué un come-back impressionnant l'an passé. Comment avez-vous réussi à élever votre niveau à ce point ?
TW: Je ne sais toujours pas comment j'ai fait. Le fait de revenir sur un parcours que je connais bien a sans doute joué. Je sais comment le jouer, où ma balle doit retomber, je connais tous les drapeaux.
SD: Comment vous avez réussi à resserrer votre jeu pendant cette semaine, alors que vous manquiez de tournois ?
TW: C'était très difficile, car je n'étais pas vraiment préparé physiquement ou mentalement. Mais c'est un parcours que je connais, qui m'a déjà réussi. De tous les parcours que nous pratiquons, St Andrews et Augusta sont ceux qu'il faut savoir jouer. On ne peut pas espérer faire de bons scores sans connaître parfaitement le parcours. C'était agréable de faire un come-back à Augusta.
SD: Pensez-vous que le Masters d'Augusta va devoir s'adapter aux jeunes joueurs qui frappent plus loin ?
TW: C'est déjà le cas. Les putts sont plus longs, ils ont ajouté un deuxième cut, les greens sont plus lents, le fairway a été rallongé, et le gazon est taillé moins ras qu'avant. Tout ceci contribue à ralentir la balle, et oblige les joueurs à frapper plus loin. Si l'on regarde les scores, c'est manifeste. Ils sont moins bas, et parfois, le dimanche, les 9 derniers trous sont réaménagés pour nous permettre de faire quelques eagles ou quelques birdies supplémentaires. Mais les trois premiers jours, ou trois jours et demi, sont vraiment difficiles.
SD: Le Masters est un tournoi particulier, que vous avez déjà remporté quatre fois. Votre dernière victoire remonte à 2005... Etes-vous motivé pour une cinquième victoire ?
TW: Toujours ! C'est un tournoi formidable, qui m'a procuré des joies immenses. Arriver au 18ème trou en sachant que l'on va remporter le tournoi est plus agréable que de devoir tout jouer sur un coup. Mais cette sensation au 18ème trou reste unique.
SD: En 1996, lorsque vous étiez encore amateur, Arnold Palmer et Jack Nicklaus ont estimé que vous égaleriez leurs palmarès cumulés, soit 10 Masters. Etes-vous déçu aujourd'hui de ne pas avoir remporté plus de titres au regard de cette prévision, il y a 15 ans ?
TW: Cela voudrait dire 10 trophées en 15 ans, ce qui serait remarquable ! J'ai eu l'occasion d'y participer à de nombreuses reprises. C'est le seul moyen d'espérer accrocher ce trophée. Jack a participé à ce tournoi plus que n'importe quel autre joueur, en finissant souvent deuxième. S'il a remporté autant de fois le Masters, c'est parce qu'il l'a pratiqué plus que quiconque.
SD: Cela doit vous réjouir d'être encore en lice pour le Masters... Depuis 2005, vous êtes passé plusieurs fois tout près de la victoire. Avez-vous des regrets ?
TW: Bien sûr. L'année du décès de mon père, j'ai fait le forcing sur les 9 trous du retour, car je savais que ce serait la dernière fois qu'il me verrait jouer. J'ai fait trop d'erreurs, et ça m'a coûté le championnat. Je m'en souviendrai toujours. Si j'ai un regret, c'est bien celui-là.
SD: C'était en 2006, l'année de la victoire de Mickelson. Si l'on s'intéresse beaucoup aux jeunes joueurs aujourd'hui, cette rivalité entre "anciens" continue à attirer les foules dans les tournois. Cette rivalité vous fait plaisir ?
TW: Je crois qu'elle nous fait plaisir à tous les deux. Cela fait très longtemps qu'on s'affronte. Curieusement, j'ai joué plus souvent en face-à-face avec Ernie Els qu'avec Phil. Ernie et moi avons joué autour du monde, souvent en face-à-face. La carrière de Phil s'est concentrée sur les Etats-Unis, où nous nous sommes affrontés à plusieurs reprises, mais globalement, j'ai plus souvent joué Ernie.
SD: Parlons brièvement de votre come-back, en fin d'année dernière, avec votre très belle performance en simple lors de la Ryder Cup, et votre coude-à-coude avec Graeme McDowell lors du Chevron World Challenge. Ça a dû vous remotiver de voir que vous étiez capable de revenir au meilleur niveau.
TW: C'était formidable. Ça m'a fait du bien de mettre en pratique certaines choses travaillées avec Sean, et de voir que ça portait ses fruits en tournoi. J'ai beaucoup travaillé à l'entraînement, et de voir les résultats se confirmer en tournoi m'a fait du bien, car je n'avais pas réussi à transformer pendant l'année. J'avais du mal, je ne jouais pas bien... J'ai changé quelques petites choses, affiné mon jeu, et un déclic s'est produit pendant la Ryder Cup. Dans la foulée, j'ai commencé à mieux jouer, même si je suis encore loin de mes ambitions, mais nous sommes sur la bonne voie.
SD: Quel est votre sentiment sur le Chevron World Challenge, où Graeme McDowell a sorti des putts impressionnants ?
TW: Je ne crois pas que ça se soit joué sur les putts. Au 17ème trou, il s'est retrouvé dans les buissons, bien parti pour un double bogey. Il fait bogey, et je rate mon birdie. Ça s'est joué là. On a fini sur deux birdies au 18ème, et il a fait birdie pendant le playoff. Ça s'est joué sur le 17ème. Ça l'a remis en jeu pour le dernier trou.
SD: Comment avez-vous vécu cette fin de tournoi ? Vous étiez si près du titre, tout le monde voulait vous voir revenir...
TW: Ce fut une grosse déception. J'avais 4 coups d'avance, et j'ai laissé filer. Toute ma saison s'est jouée sur un coup. Tout le travail effectué pendant l'année s'est résumé à un coup. J'ai eu pas mal de moments comme ça pendant ma carrière, en travaillant avec Hank, avec Butch. On frappe une balle, et on se dit "Ça y est, je sais comment faire évoluer mon jeu à partir de ce coup, car je l'ai réussi au moment où il fallait". Il va falloir tourner la page, jouer et reconstruire mon jeu, comme je l'ai fait auparavant. 
SD: Vous avez une vie très active en ce moment ?
TW: Très active, mais très agréable.
SD: Vos enfants, qui ont 4 et 2 ans (un garçon et une fille), doivent réclamer beaucoup d'attention. Comment conciliez-vous votre vie de famille et votre préparation pour les tournois ?
TW: Les enfants sont ma priorité ! Je fais ce qu'ils ont envie de faire. Quand je ne les ai pas, je peux consacrer plus de temps à l'entraînement, mais quand je suis avec eux, rien d'autre ne compte.
SD: Qu'est-ce qui les passionne ? Ils s'intéressent au golf ?
TW: Charlie aime jouer un petit peu. Sam est différente. Elle est plus créative, plus artistique... Ce sont deux enfants très différents.
SD: Vous aimez passer du temps avec eux...
TW: Bien sûr ! Il n'y a rien de mieux dans la vie. Vraiment.
SD: Vous avez déclaré qu'être père était plus important que de remporter des tournois majeurs.
TW: Tout à fait. Etre là pour ses enfants a plus de valeur que tout. Etre avec eux, les aider à grandir, partager des expériences. Rien ne s'en rapproche.
SD: Ils savent ce que fait leur père ? Ils sont conscients d'être les enfants d'un champion hors normes ?
TW: Papa joue au golf, c'est à peu près tout ce qu'ils savent.
SD: Quelle a été votre préparation pour la saison à venir ? Vous avez un calendrier bien établi ?
TW: Je m'adapte. Je ne suis pas habitué à ce genre de calendrier, mais je sais me préparer pour les grands rendez-vous. Cela devrait m'aider.
SD: On connaît votre force psychologique et mentale, votre esprit de compétition, votre énergie sur les parcours. Comment envisagez-vous l'avenir après tout ce qui s'est passé ?
TW: Je suis passé à autre chose. Je recherche avant tout l'équilibre dans ma vie, et je me sens très bien.
SD: Vous vous sentez mieux qu'il y a 12 mois, lorsque vous avez repris le golf ?
TW: Beaucoup mieux. Ma vie est plus équilibrée aujourd'hui qu'à l'époque.
SD: Quelle importance revêtent les titres majeurs dans la vie de golfeur de Tiger Woods ?
TW: Pour un golfeur, c'est plus important que tout. C'est pour cela que l'on joue. On aspire tous à gagner des championnats majeurs. C'est à son palmarès qu'on juge un golfeur. Vous pouvez gagner des tournois à travers le monde, remporter 100 compétitions, mais ce qui reste, ce sont vos prestations dans les tournois majeurs.
SD: Il vous tarde sûrement de renouer avec les victoires. Peut-être gagnerez-vous à Dubai, un tournoi que vous avez déjà remporté. Vous sentez-vous prêt ?
TW: Absolument !
SD: A Torrey Pines, on a pu voir que vous faisiez beaucoup d'exercice. Avez-vous le sentiment d'avoir progressé depuis, et d'être aujourd'hui dans la peau d'un vainqueur ?
TW: Nous avons identifié quelques points de progrès. Nous avons eu quelques belles séances d'entraînement cette semaine.
SD: Nous vous souhaitons bonne chance, ce fut un plaisir de vous accueillir.
TW: De rien, au plaisir.